ARTICLES ET ANALYSES

Juil 14, 2017

Vers un capitalisme moins inclusif des citoyens ?. Par Bertrand Jacquillat

La cote boursière française vieillit et rétrécit. Toutes proportions gardées, on constate un phénomène similaire aux Etats-Unis où le nombre de sociétés cotées est passé de 7322 en 1996 à 3671 aujourd’hui. Il ne faut pas en conclure pour autant que l’importance des marchés financiers américains (ou français) diminue. La capitalisation boursière américaine représente 136% du PNB contre seulement 106% il y a 20 ans. Mais un nombre de plus en plus restreint de sociétés, de plus en plus importantes et anciennes, dominent les bourses françaises et américaines. La société cotée la plus récente figurant dans l’indice CAC 40 est Sanofi, dont la création remonte à 1973 ! En moyenne les sociétés cotées américaines ont 18 ans d’âge aujourd’hui contre 12 il y a 20 ans. Et le nombre des introductions en bourse, qui représentent la régénération des bourses, se tarit : environ 300 par an aux Etats-Unis jusqu’en l’an 2000 et seulement une petite centaine par an depuis. En revanche, le nombre de licornes, ces sociétés non cotées, valorisées plus d’un milliard de dollars, a explosé. S’introduire en bourse ne semble pas être une priorité pour leurs dirigeants, qu’il s’agisse d’Uber, d’Airbnb, ou Blablacar en France et tant d’autres encore. Pourquoi, alors que la population totale des sociétés américaines est restée la même, leur propension à s’introduire en bourse a diminué de moitié ? D’abord le carcan réglementaire est devenu plus contraignant pour les sociétés cotées. Ensuite beaucoup de créateurs d’entreprises se satisfont tout à fait des marchés privés de financement (Private Equity) devenus plus flexibles, sophistiqués et proactifs, qui leur permettent de garder une vision à long terme, à l’inverse des marchés boursiers focalisés sur les performances à court terme. Du côté de la demande de financement, les sociétés sont moins affamées de capital au fur et à mesure que l’économie a un contenu de plus en plus technologique et de moins en moins consommateur d’équipements lourds. Airbnb représente le prototype même de ce phénomène. Cette société, de presque 10 ans d’âge, a 26 investisseurs extérieurs qui lui ont apporté des milliards de dollars de financement. Elle ne compte pas s’introduire en bourse alors qu’Amazon n’avait que 3 ans lorsqu’elle y est venue en 1997. Enfin le nombre de sociétés cotées diminue parce que beaucoup disparaissent, soit parce qu’elles tombent en faillite, soit qu’elles sont rachetées par des fonds de Private Equity, soit qu’elles sont absorbées par d’autres, contribuant à l’avènement d’une économie capitaliste de plus en plus concentrée. Le fait qu’un plus petit nombre de grandes sociétés contrôlent l’économie est du ressort du régulateur, le fait qu’une jeune société prometteuse se fasse ou non cotée est de la décision de ses fondateurs. Seules quelques stars de la technologie comme Elon Musk chez Tesla ou Jeff Bezos chez Amazon ont su concilier leur vision d’une gestion à long terme de leur entreprise avec leur cotation en bourse. Mais ces deux sociétés représentent l’exception. Par conséquent, l’épargnant moyen n’a pas accès, à l’inverse des investisseurs institutionnels et des grandes fortunes privées, à cette partie non cotée de l’économie, de loin la plus performante. Cette raréfaction de la cote boursière en sociétés jeunes et dynamiques constitue l’une des explications majeures du succès de la gestion passive de portefeuille qui distend les liens des citoyens avec leurs entreprises.

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 14 juillet 2017