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Fév 19, 2016

Jusqu’à quand les fonds souverains déstabilisent-ils les marchés financiers ?. Par Bertrand Jacquillat

Les marchés financiers sont devenus très chaotiques malgré le miraculeux alignement des astres (taux d’intérêt, prix du pétrole, niveau des changes), parce que cette configuration recèle aussi un grand danger pour l’investisseur. Ce sont les deux faces du même Janus. L’euro a faibli, ce qui favorise les exportations, et les taux d’intérêt sont très bas, ce qui est favorable au crédit et à l’investissement. Certes, mais quelles seront les marges de manœuvre des banques centrales et avec quels outils en cas de nouvelle récession? Les prix du baril de pétrole au plus bas depuis plus de 20 ans donnent du pouvoir d’achat aux consommateurs des pays importateurs, certes au détriment des pays producteurs, mais les premiers consomment tandis que les seconds thésaurisent. Et l’effet net est favorable à la croissance économique. Mais les marchés financiers restent mal orientés de par la fonction de réaction des pays producteurs de pétrole. Leur équilibre budgétaire ne peut être atteint qu’avec un prix du baril autour de 70 dollars voire plus, plus de 100 dollars pour des pays comme l’Algérie. Confrontés à un baril autour de 30 dollars, les pays producteurs tirent sur leurs réserves, qui sont cantonnées dans leurs fonds souverains, version moderne de la puissance qui a supplanté les armements militaires. Ces fonds souverains, au nombre d’une petite trentaine, représentent une force de frappe de plus de 7000 milliards de dollars d’actifs accumulés au fil des ans avec les revenus croissants de la ressource pétrolière, d’un montant supérieur aux actifs gérés par les hedge funds et les fonds de private equity du monde entier. Leurs actifs sont constitués de bons et obligations du trésor, notamment américains, mais de plus en plus d’actions des pays développés. Rien que l’Arabie Saoudite, dont la banque centrale fonctionne comme un fonds souverain, a vendu en 2015 des milliards de dollars d’actions pour compenser la baisse de ses revenus pétroliers. De plus ces fonds souverains sont peu transparents et la composition de leur portefeuille très opaque. Voilà pourquoi les marchés financiers sont chaotiques et le resteront tant que les prix du pétrole n’auront pas amorcé leur remontée, ce qui pourrait se produire plus tôt qu’on ne le pense, et aussi longtemps que les politiques monétaires ne seront pas suffisamment accommodantes pour se porter indirectement contreparties des ventes d’actifs des fonds souverains. Le Greespan’s put d’il y a dix ans est devenu aujourd’hui le Draghi’s put. Et dans ces conditions les investisseurs institutionnels de l’ombre que sont les fonds souverains ne représentent pas une vraie menace pour les marchés financiers.

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 12 février 2016