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Nov 20, 2017

Silicon Valley et Parti Communiste chinois : le triomphe de George Orwell ?. Par Bertrand Jacquillat

On connaît la charge implacable de Friedrich Hayek au sortir de la 2e guerre mondiale dans son pamphlet « The road to serfdom » contre la prétention du socialisme à être un système économique efficace. Selon lui, tout ce qui ressortait du socialisme et de l’étatisme de production était voué à l’échec. La Chine a relevé ce défi depuis plus de trente ans avec les orientations brillantes données par Deng Xiaping vers l’économie de marché tout en maintenant le système politique léniniste de la domination par le parti de la vie politique sociale voire même économique. Là où l’Union Soviétique avait complètement échoué avec l’effondrement à la fois de son économie et de son système politique, l’événement politique le plus extraordinaire depuis la fin de la 2e guerre mondiale, la Chine semble avoir réussi le mariage improbable, voire même impossible, selon Hayek, de la carpe et du lapin, celui du léninisme politique centralisateur avec le marché. Cette alliance apparemment contre nature est sortie renforcée à la suite du 19ème Congrès du Parti Communiste incarné par Xi Jiping et son « Thoughts on socialism with Chinese characteristics for a New Era ». Une telle alliance peut-elle perdurer, rester efficace et continuer à accompagner la Chine dans son développement futur ? Même si un système politique centralisé correspond à la tradition chinoise et que les Chinois sont des bureaucrates particulièrement habiles, la réponse péremptoire d’Hayek serait négative. Un pouvoir sans limite parce qu’au-dessus des lois est voué à l’échec, de même que l’extrême corruption tant combattue par Li est consubstantielle au système. Sans compter que la population chinoise ne pourra supporter éternellement le joug politique au fur et à mesure de l’avancée de son niveau d’éducation. Tous ces éléments sont un frein à la liberté de circulation des idées, des informations et des échanges, et sapent le dynamisme économique qui est la condition pour que la Chine sorte du « middle income trap » A moins que la donne ait changé avec le Big data et les nouvelles technologies, et que le mariage du Big Data et de la planification centralisée puisse créer un nouvel hybride viable. Car la Chine est devenue le centre mondial de la révolution de l’économie digitale. Le bureau de Shanghai du Boston Consulting Group vient de sortir une étude extrêmement documentée sur l’internet chinois, selon laquelle la Chine compte pour 40% des transactions commerciales mondiales, venant de 1% il y a seulement dix ans. La Chine est le leader mondial du paiement par téléphone portable, et se trouve à l’avant-garde de l’économie collaborative du transport. Selon le Mc Kinsey Global Institute, plus du tiers des 262 licornes au niveau mondial – start ups dont la valeur estimée dépasse le milliard $ – sont chinoises. Mais cette révolution technologique est aussi déployée pour résoudre les dysfonctionnements systémiques historiques de son état central autoritaire : toutes les dynasties chinoises ont été confrontées à l’atrophie et la corruption avec l’éloignement du pouvoir central. Mais la technologie supprime les distances, surtout lorsque les données collectées par les Alibaba, Tencent, VD com, etc. doivent être partagées avec les autorités centrales telles que la People’s Bank of China (PBoC), la Banque Centrale de Chine, qui s’en sert pour piloter intégralement la distribution du crédit dans tout la Chine, ce qui pourrait contribuer à résoudre le problème endémique du surendettement de la Chine tout en contribuant efficacement à une meilleure allocation de ses ressources dans l’économie. L’alliance de la Silicon Valley et du Parti Communiste Chinois, avec la tentative de Pékin de résoudre les éternels problèmes des systèmes centralisés, donnera-t-elle raison à George Orwell ?

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 17 novembre 2017