CLUB DE GESTION FINANCIÈRE

Un cadre unique de réflexions et d’échanges sur les grands thèmes financiers d’actualité

« Intelligence artificielle et croissance »

08 novembre 2018

Par Philippe Aghion, Professeur au Collège de France

Tous les mois dans le cadre de son Club de Gestion Financière, Associés en Finance organise un petit déjeuner à l’attention de ses clients investisseurs, émetteurs et évaluateurs, au cours duquel est abordé un thème d’investissement. Ce mardi 20 Novembre 2018, le Club accueillait Philippe Aghion, professeur au Collège de France, sur le thème de l’intelligence artificielle et son impact sur la croissance.

Philippe Aghion définit l’intelligence artificielle comme étant la capacité à imiter l’intelligence humaine en automatisant des tâches qui paraissaient impossibles à robotiser auparavant. Plusieurs questions se posent sur les effets sur l’économie et la croissance de cette automatisation de la production des biens et des services mais aussi à terme des idées.

La première interrogation soulevée porte sur les conséquences de l’intelligence artificielle sur l’emploi. Philippe Aghion fait le parallèle avec les deux autres révolutions industrielles que le monde a connues, à savoir l’arrivée de la machine à vapeur et de l’électricité. De nombreux économistes prédisaient que ces deux innovations conduiraient à un chômage de masse mais c’est l’inverse qui se produisit puisque ces deux révolutions ont apporté plus de croissance et de travail que de destruction d’emplois. Concernant la révolution technologique de l’intelligence artificielle, Philippe Aghion se montre à court terme plus prudent. En effet, une étude portant sur l’effet de la robotisation sur les destructions d’emplois en France entre 1995 et 2014, montre que plus le taux de robotisation est élevé moins il y a d’emplois. De plus, les entreprises qui ont tendance à moins employer, comme les GAFAM, sont celles qui se développent le plus et qui ont un poids de plus en plus important dans l’économie mondiale. Cependant, Philippe Aghion remarque que ce sont les emplois les moins qualifiés qui sont les plus touchés contrairement aux métiers les plus qualifiés. Il estime qu’à long terme cette révolution pourrait être créatrice d’emploi étant donné que l’intelligence artificielle, en automatisant des tâches existantes, crée de nouveaux besoins. Le problème aujourd’hui est donc la réallocation de ces nouvelles tâches qui nécessite de faire évoluer notre éducation et de rendre les gens adaptables afin de tirer parti de l’intelligence artificielle.

La deuxième question que s’est posée Philippe Aghion porte sur les inégalités de revenus que peut engendrer l’intelligence artificielle. La première intuition conduirait à penser que les robots, se substituant aux emplois les moins qualifiés, auraient tendance à valoriser le travail des plus qualifiés, entrainant une augmentation des inégalités de revenus. Philippe Aghion a étudié ce phénomène en Angleterre en comparant la différence de revenu entre les emplois qualifiés et non qualifiés à la fois dans les entreprises high-tech et les autres. L’écart de salaire entre les emplois qualifiés et non qualifiés est d’autant plus réduit que l’entreprise est technologique. Cela s’explique par le fait que ces entreprises high-tech sous-traitent une grande partie de leurs tâches les moins qualifiées et gardent seulement les métiers à forte valeur ajoutée et un petit nombre d’emplois non qualifiés. Ces derniers sont très bien rémunérés car les entreprises de haute technologie ont besoin d’avoir une confiance totale en ces personnes et font donc en sorte de retenir les meilleurs éléments parmi les moins qualifiés.

La troisième interrogation porte sur l’impact de l’intelligence artificielle sur la croissance de la productivité. Philippe Aghion montre qu’au cours de l’histoire, les plus fortes croissances ont été connues au moment des deux révolutions industrielles (machine à vapeur et électricité) 2

mais aussi au moment de la révolution internet à la fin des années 1990 et dont l’intelligence artificielle est la continuité. Mais pourquoi cette croissance de la productivité diminue depuis le début des années 2000 alors que de nombreuses innovations technologiques ont vu le jour depuis. Robert Gordon expliquait que les principaux fruits de la croissance avaient déjà été cueillis lors des précédentes révolutions technologiques et que les idées étaient de plus en plus compliquées à trouver. Philippe Aghion ne partage pas le même avis et ses recherches montrent que la baisse de la croissance de la productivité est la conséquence de plusieurs facteurs. Le premier serait la baisse du nombre d’entreprises à entrer sur le marché, principalement depuis la crise financière de 2008 et la mise en place d’une politique de taux d’intérêt très bas. Ce contexte économique a permis aux entreprises les moins efficaces de rester sur le marché, empêchant ainsi l’entrée d’entreprises plus performantes. Le deuxième argument évoqué est la concentration grandissante des marchés : la part en chiffre d’affaires des quatre plus grosses entreprises dans la plupart des secteurs ne cesse d’augmenter. Cette concentration impacte les marges des entreprises qui semblent, certes, avoir augmenté mais cette progression provient en grande partie des marges très importantes dégagées par les firmes « superstars », telles les GAFAM. Ces dernières, grâce à leur accès à un très grand nombre de données et à des informations que les autres n’ont pas, parviennent à obtenir des marges bien plus grandes. Dans un premier temps l’irruption des GAFAM très productives a eu pour conséquence de favoriser la croissance et d’accroitre la productivité. Mais dans un deuxième temps leur domination, qui peut les conduire à adopter une conduite de rentier, a pour conséquence d’inhiber les autres entreprises dont les marges n’ont pas augmenté. Ces dernières vont avoir tendance à sortir de l’économie, découragées par l’omniprésence des « superstars ». L’ensemble de ces facteurs explique cette baisse progressive de la croissance de la productivité observée depuis plus de 30 ans.

Pour conclure, Philippe Aghion insiste sur le besoin d’adapter la législation et les institutions face à la domination grandissante des GAFAM et du développement de l’intelligence artificielle. En effet, cette dernière pourrait causer une explosion des inégalités si elle n’est pas accompagnée par de bonnes institutions, et, à terme, amener une montée du populisme qui trouve un terreau d’autant plus fertile lorsque les institutions n’ont pas été adaptées à temps.

 

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