ARTICLES ET ANALYSES

Nov 24, 2017

Quel crédit accorder aux statistiques économiques à l’heure digitale ?. Par Bertrand Jacquillat

Pour paraphraser Robert Solow qui obtint le prix Nobel il y a trente ans pour ses travaux sur la croissance économique : on voit partout des disruptions technologiques sauf dans les statistiques de comptabilité nationale. Ces disruptions technologiques touchent aujourd’hui de plus en plus de secteurs, à commencer par la distribution d’un nombre croissant de familles de produits, bientôt ceux de l’industrie pharmaceutique, l’hôtellerie, la télévision, l’industrie musicale, etc. Mais elles concernent aussi les robots utilisés dans l’industrie et les services, les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle, les objets de reconnaissance vocale, les technologies d’apprentissage des machines, telles que l’algorithme Alphagozero qui a mis seulement 72 heures à se rendre invincible face au champion du monde du jeu de go, etc. Malgré cela, les progrès de productivité ne sont plus ce qu’ils étaient autrefois avant que Solow ne fasse cette remarque à propos des ordinateurs, et les taux de croissance des économies ont de la peine, même dans les meilleures années, à atteindre leur moyenne historique. Mais peut-on continuer à faire confiance aux statistiques économiques ? Tous les systèmes, pour appréhender notre économie, du PNB à la productivité, ont été conçus pour mesurer les flux et les stocks de biens tangibles, mais le sont moins pour appréhender ceux des services. Ces problèmes de mesure prennent une dimension toute autre dans le cyberespace car les changements technologiques ont altéré notre conception de la production : si la puissance d’un téléphone mobile double mais que son prix reste le même, où et comment convient-il de comptabiliser cette amélioration, dans les données de PNB, d’investissement ou de productivité ? Par ailleurs, comment comptabiliser les transactions du XXIème siècle qui se font de manière de plus en plus fréquente sans contrepartie monétaire ? Que l’on songe aux applications que l’on peut obtenir gratuitement sur des smartphones. Elles ne sont pas véritablement gratuites puisqu’on ne les obtient qu’en échange de données personnelles qui serviront ensuite à des publicités mieux ciblées. Et ces transactions sans contrepartie monétaire ne sont donc pas prises en compte dans les statistiques, car elles sont du domaine du troc. Les comptables nationaux ont toujours estimé que le troc était tellement marginal qu’il pouvait être ignoré. Est-ce encore le cas avec l’échange de données contre des services qui est le fondement même de l’activité du cyberspace ? Le degré d’importance de telles distorsions est un sujet controversé. Pour certains, de telles distorsions ont toujours existé, que l’on pense au travail, non comptabilisé, de la femme au foyer élevant ses enfants. D’autres estiment que la vitesse du progrès technique et l’importance des disruptions technologiques font changer le problème de dimension. Bien entendu, d’autres explications sont avancées pour expliquer ce hiatus entre les progrès techniques perçus comme considérables et cette quasi absence de traduction dans les statistiques. D’abord que ces progrès seraient superficiels par rapport à ceux du passé comme le moteur à combustion ou l’électricité. Mais surtout qu’ils n’ont pas encore imprégné toutes les branches de l’économie, mais que ce n’est qu’une question de temps, de même que le moteur électrique, inventé dans les années 1890, n’impacta l’industrie que quarante ans plus tard. Il n’empêche, sait-on bien mesurer le PNB aujourd’hui et ne sommes-nous pas abusés par les statistiques économiques officielles ?

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 24 novembre 2017