ARTICLES ET ANALYSES

Avr 14, 2017

Pourquoi les sondages donnent des prévisions électorales médiocres. Par Bertrand Jacquillat

La seule chose dont on puisse être certain quant à l’avenir, c’est son incertitude. Et pour surmonter celle-ci, il existe plusieurs approches, notamment dans le domaine électoral. On peut d’abord se fier aux sondages. Même rigoureux, ils ne représentent qu’une photographie de l’opinion au moment où ils sont réalisés, et leurs résultats récents ont été décevants tant est grande la volatilité électorale (l’élection présidentielle américaine de 2016, le referendum du Brexit, les primaires de la droite et de la gauche en France, etc.).On peut aussi s’appuyer sur le jugement des experts. Cette source est sans doute encore moins fiable que la précédente pour des raisons que nous avons déjà soulignées dans une chronique en 2016. Nous y présentions deux types d’experts : les hérissons et les renards. Les premiers sont plus idéologues et donnent des réponses simples, immédiates, souvent vagues mais exprimées avec une grande confiance. Ils sont de bons « clients » pour les médias qui les invitent prioritairement sur les plateaux, mais de piètres prévisionnistes. A l’inverse des renards, qui sont de mauvais « clients » pour les médias parce que moins sûrs d’eux, plus analytiques, plus réfléchis, mais qui sont de meilleurs prévisionnistes parce qu’ils décortiquent les problèmes. Troisième source d’éclairage du futur, les marchés de prévision (prediction markets) quand ils existent, qui traitent des contrats, par exemple sur les chances de tel ou tel candidat à une élection de l’emporter. Si un tel contrat se traite pour 30 cents et que vous pensez que le candidat a 60% de chance de l’emporter, vous l’achetez. Si tel est le cas, l’acheteur gagne 1€, et zero sinon. Il y a une dernière source qui est celle des groupes structurés de prévision à l’image du Good Judgment Project (GJP) constitué de milliers de prévisionnistes chevronnés rassemblés par Philip Tetlock de l’Université de Pennsylvanie et adossé à l’IARPA, agence de recherche au sein des services de renseignements américains. Celle-ci avait ouvert un concours auprès de cinq organismes similaires sur un programme de prévision s’étalant sur cinq ans. Au bout de deux ans, c’est le groupe de Tetlock qui fut seul invité à continuer tant sa supériorité sur les autres était éclatante. Dans son ouvrage « Superforecasting, The Art and Science of Prediction » Tetlock décrit la méthodologie de ce vaste projet de recherche qu’il a dirigé pendant près de 5 ans en impliquant plus de 20 000 volontaires régulièrement sollicités pour donner leurs prévisions sur des milliers de sujets géopolitiques, électoraux ou financiers, avec les « Dix Commandements » que tout bon prévisionniste doit suivre. Les résultats sont époustouflants. Les équipes de prévisionnistes ordinaires ont des résultats 10% supérieurs à la sagesse des foules (les prévisions par équipe de prévisionnistes sont supérieures à la moyenne des prévisions de leurs membres). Les marchés de prévision ont un score supérieur de 20% aux résultats des équipes de prévisionnistes ordinaires. Et enfin, les équipe de super-prévisionnistes ont des résultats de 15% à 30% encore supérieurs. Voilà pourquoi de telles méthodes de prévision sont supérieures aux autres et notamment aux sondages. C’est ainsi qu’une équipe de prévisionnistes autour d’un gérant de portefeuille sud-africain avait prévu la victoire à l’élection présidentielle du Honduras de 2013 de Hernandez contre Castro, favori des sondages ! De quoi donner des idées…

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 7 avril 2017