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Avr 27, 2018

N’enterrons pas trop vite les GAFA. Par Bertrand Jacquillat

Les GAFA (Facebook, Amazon, Apple, Google, Microsoft), appelées FANG chez les anglo-saxons, suscitent à la fois une véritable fascination et un sentiment de rejet chez les investisseurs. David Einhorn, un des gérants américains de hedge funds les plus médiatiques, appartient à la seconde catégorie. Il a disparu de la liste 2017 des dix gérants professionnels américains les mieux rémunérés à cause de la médiocrité de ses performances. Depuis maintenant près de trois ans, ce gérant a mis sens dessus dessous l’une des maximes d’un pape de l’industrie, Julian Robertson, fondateur du fonds TIGER, un octogénaire encore actif dans la gestion de portefeuille spécialisé dans la sélection de titres. Il décrivait son métier dans des termes simples en affirmant que celui-ci consistait à acheter les titres des sociétés bien gérées et à vendre à découvert les actions des sociétés mal gérées. David Einhorn fit exactement l’inverse en disant pis que pendre de Netflix et en vendant le titre à découvert qui réalisa en moins de trois ans la performance stratosphérique de 574%, et en achetant des actions pas chères en termes de ratios de valorisation mais qui entretemps pour certaines d’entre elles firent faillite… C’est le dilemme auquel ont à faire face tous les gérants de portefeuilles aujourd’hui qui doivent d’une manière ou d’une autre, comme David Einhorn, prendre position sur cette question des GAFA : en être ou ne pas en être ? Jusqu’où ira leur hausse et jusqu’à quand durera-t-elle ? Elles ont eu des performances exceptionnelles ces dernières années. Toutes ont une capitalisation boursière plus ou moins proche de 1000 Milliards de dollars, avec en tête Apple 840.9 Mds$ mais qui a dépassé les 900 Mds$ en février, que suivent dans un mouchoir de poche Amazon (740 Mds$), Microsoft (731.5 Mds$) ou encore Google (746.3Mds$). Le « jeu de société » des gérants aujourd’hui consiste à parier sur laquelle de ces valeurs atteindra le cap mythique des 1000 Mds$., un chiffre supérieur au PIB de pays comme la Malaisie, le Pakistan, l’Argentine ou les Pays-Bas, et équivalent à la somme des dix capitalisations boursières françaises les plus élevées, dont LVMH, Total, L’Oreal, Sanofi, BNP Paribas, etc. Ceux qui se livrent à ces paris ont une fascination pour ces valeurs technologiques, même si leurs niveaux de valorisation peuvent paraître élevés. Encore que le PER d’Apple est inférieur à celui du marché, mais celui d’Amazon atteint des niveaux stratosphériques. Certes la profitabilité de celle-ci est faible, mais son emprise sur le commerce mondial ne cesse de croître. Le débat continuera à faire rage sur le fait de savoir si les valorisations de ces sociétés à forte croissance et faible profitabilité comme Amazon ou Netflix ne sont pas excessives. Et les motifs de rejet de ces sociétés ne manquent pas, ne serait-ce que leur taille même et les risques de réglementation qu’elle suscite, avec les menaces de tous ordres qu’elles représentent pour la vie personnelle des populations (Facebook ou Google), pour la pérennité du commerce traditionnel (Amazon), etc. Et d’ailleurs les marchés s’en inquiètent avec un certain tassement de leurs cours depuis le mois de mars. Certes, les arbres ne montent pas jusqu’au ciel mais ces sociétés sont sans doute encore loin de l’avoir atteint, leur croissance étant année après année très élevée, et les disruptions qu’elles provoquent dans l’économie très pérennes. N’enterrons donc pas trop vite les GAFA sous prétexte qu’elles ont du mal à s’insérer dans les modèles de valorisation traditionnels.

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 27 avril 2018