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Mai 6, 2016

Lier les rémunérations des dirigeants à leurs performances ? Plus facile à dire qu’à faire !. Par Bertrand Jacquillat

Les rémunérations des dirigeants reviennent dans l’œil du cyclone. D’abord dans l’absolu, car elles suscitent la haine envieuse des Français, dont la plupart des dirigeants politiques de la France contemporaine, de De Gaulle à Mitterrand jusqu’à Hollande se sont faits le porte-parole. Bien davantage qu’à l’égard de toutes autres catégories d’élites, que celles-ci appartiennent au monde de la culture ou du sport. Ensuite quant à la proportion qu’elles représentent dans la grille des rémunérations au sein même de l’entreprise. L’écart des rémunérations entre les plus élevées et les plus basses a largement dépassé la norme défendue par J. Pierpont Morgan dans les années 1930 : de 30 à 1, il est dans certains cas plutôt de 300 à 1, voire encore davantage. D’autant qu’il n’est pas empiriquement avéré que ce sont les entreprises dont les écarts de rémunérations sont les plus élevés qui dégagent les performances les meilleures, comme cela est apparu récemment au grand jour chez BP en Grande-Bretagne dont la rémunération de son patron avait explosé alors même que la société dégageait de lourdes pertes. A tout le moins s’impose l’existence d’un lien entre les rémunérations des dirigeants et les performances opérationnelles des entreprises qu’ils dirigent. Mais comment établir ce lien ? La très influente agence de conseil en vote américaine, ISS (Institutional Sharedholder Services) suggère avec « Pay for Performance » un instrument qui irait dans l’intérêt des actionnaires en alignant performance de l’entreprise et rémunération de ses dirigeants. Mais comme souvent le diable se cache dans les détails, en l’occurrence le critère de performance retenu, le TSR (Total Shareholder Return), et l’échantillon des entreprises similaires permettant d’étalonner les performances des entreprises. Il est vrai que le TSR est une mesure grossière dans la mesure où les rentabilités boursières résultent à la fois de facteurs généraux de marché, de facteurs communs à un groupe d’entreprises similaires et de facteurs proprement spécifiques à l’entreprise, ou pour parler le langage des spécialistes, résultent à la fois de facteurs exogènes et endogènes à l’entreprise. Seuls comptent ces derniers pour apprécier les performances spécifiques des dirigeants et servir de référence à leur rémunération. Et pour ce faire la composition de l’échantillon des comparables, en termes de secteur, de taille, de marché géographique, de liquidité,  de risque, etc… est primordiale. A cet égard les échantillons de comparables proposés par ISS sont très sujets à caution. Mais la critique va plus loin dans le sens où elle met en cause la déontologie même d’ISS puisque moyennant le paiement d’une prestation de conseil, les sociétés peuvent avoir accès à sa méthodologie de calcul et tenter d’influer sur ses critères de mesure. Les entreprises feraient bien de faire appel à des experts indépendants reconnus pour éviter d’être prises dans les filets d’une organisation à la fois juge et partie, et pour ainsi bien étalonner les rémunérations de leurs dirigeants.