ARTICLES ET ANALYSES

Mai 5, 2017

Les sociétés high tech ont accédé au statut de Superstars, mais attention la roche tarpéienne est proche du Capitole. Par Bertrand Jacquillat

Dans son article fameux mais méconnu paru en 1981, « The Economics of Superstars », Sherwin Rosen, professeur à l’Université de Chicago théorisait la fameuse remarque « The winner takes all ». Celle-ci traduit le fait que les transformations disruptives liées à la technologie donnent un pouvoir financier immense et disproportionné à quelques acteurs seulement de l’activité dans laquelle ceux-ci évoluent. On cite souvent la télévision en exemple de cette transformation disruptive qui a permis à quelques vedettes sportives et du music hall de percevoir des revenus faramineux très largement supérieurs à ceux de leurs confrères un peu moins talentueux. Il en tirait même la conclusion que ce phénomène serait préjudiciable à tous les autres acteurs. C’est une conclusion qui rejoint celles des recherches les plus récentes sur les populismes dans le monde pour lesquelles ce ne sont pas tant la mondialisation du commerce ou l’influence des financiers qui en seraient à l’origine mais la technologie. C’est ce que traduit la dernière publication du FMI sur les Perspectives Economiques Mondiales. La part des revenus du travail dans le PNB mondial n’a jamais aussi basse depuis 50 ans, tandis que les groupes technologiques de la Silicon Valley bénéficient du statut de Superstars. Et la bourse ne s’y trompe pas. Seulement dix sociétés représentent près de 53% de la hausse de 7,0% du Standard & Poor’s constaté depuis le début de l’année, alors que la moyenne historique d’une telle statistique n’est que de 45%, et que six des dix sociétés en question sont des « tech » avec le triplet des capitalisations boursières, de leur poids relatif dans l’indice Standard & Poor’s et de leur hausse depuis le 1er janvier 2017 indiqué entre parenthèses : Apple (750B$ ; 3.7% ; 24%) Alphabet (582.3 B$ ; 2.9% ; 7.9%) Microsoft (510B$ ; 2.5% ; 5.4%) Amazon (450 B$ ; 2.2% ; 23.8%) Facebook (410 B$ ; 2.0% ; 22.9%) Oracle (182B$ ; 0.9% ; 15.2%). Et ces sociétés n’ont pas une intensité capitalistique élevée, comme c’était le cas autrefois des grandes sociétés industrielles. Alors même que la Silicon Valley baigne dans la prospérité, le reste de l’économie industrielle a du mal à suivre. Certes, au travers de leurs plateformes, les techs ont délivré de nouveaux biens et services, très appréciés des consommateurs, à des prix très compétitifs. Cette économie du low cost, favorisée par ces bouleversements technologiques, n’a pas compensé le déclin relatif de la part de l’ensemble des salariés dans la prospérité générale. Même si ces sociétés ne sont pas juridiquement en situation de monopole, certains de leurs comportements y ressemblent. Il n’en demeure pas moins qu’elles sont passées au travers des gouttes des populismes qui s’élèvent contre la mondialisation, les financiers et la main d’œuvre chinoise. Même si les effets disruptifs de la technologie ont pour l’instant échappé à la vigilance des populistes, les sociétés qui en sont les fers de lance risquent de remplacer les suspects usuels dans leur vindicte.

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 5 mai 2017