ARTICLES ET ANALYSES

Juin 17, 2016

Le mystère du déclin de la productivité. Par Bertrand Jacquillat

Le Conference Board, la principale organisation d’études et de recherche patronale américaine vient d’annoncer que la productivité du travail allait baisser pour la première fois depuis 30 ans. Et le phénomène est mondial, il touche l’Europe et aussi plus récemment la Chine et les pays émergents, avec comme impact la division par deux de la croissance économique. Pour enrayer ce déclin, il faut agir mais avant d’agir, encore faut-il en comprendre les causes. A ce sujet, il n’y a pas de consensus mais plusieurs explications. La première est liée à la crise. Celle-ci a durablement abaissé la croissance économique soutenable, d’une part, en évinçant pour de bon du marché du travail une partie de la population active et, d’autre part, en accroissant l’incertitude ce qui a amené les entreprises à sabrer dans leurs investissements. Mais une autre explication inverse la direction de la causalité. La croissance soutenable avait déjà diminué au début des années 2000, et les ménages et les entreprises diminuèrent leur endettement dès qu’elles s’en aperçurent et provoquèrent la récession. Ce faisant les agents économiques auraient dû réagir à cette baisse de la productivité et des taux d’intérêt par une diminution de leurs exigences de rendement. Au lieu de cela et pour obtenir les mêmes rendements, ils achetèrent des titres financiers de plus en plus risqués provoquant par exemple une  hausse puis un effondrement des prix de l’immobilier et la récession qui s’en suivit. Mais il y a encore des sceptiques. Certains d’entre eux pensent que la productivité est mal calculée. Elle serait notamment sous-estimée dans les économies avancées où le secteur des services, dont la production est plus difficile à mesurer, a une importance grandissante, avec un raisonnement analogue à celui de Robert Solow, Prix Nobel d’Economie, à propos des ordinateurs en 1987 : « Les ordinateurs sont partout visibles mais on n’en voit pas les effets dans les statistiques ». Cette baisse de la productivité serait donc passagère. Encore qu’à l’heure digitale, l’analogie est douteuse. La productivité étant le rapport d’un volume de production au nombre d’heures travaillées, si l’on pouvait comptabiliser les heures passées par un nombre de personnes de plus en plus grand sur leurs tablettes en dehors de leur lieu de travail, les statistiques de productivité et les perspectives de croissance seraient encore plus faibles.  Le mystère est d’autant plus difficile à lever qu’il ne semble pas qu’une même solution puisse convenir à tous les pays pour enrayer ce déclin, comme ce fut le cas avec l’inflation qui fut apprivoisée partout par une même politique monétaire de hausse des taux. Aujourd’hui les potions médicinales doivent être élaborées au cas par cas et sont sans doute différentes aux Etats-Unis et en Allemagne qui ont besoin d’investissements massifs dans leurs infrastructures plus ou moins défaillantes, ou en France et en Italie qui ont davantage besoin de réformes structurelles. Quoi qu’il en soit, le déclin de la productivité est un problème qu’il faut traiter comme s’il était durable. Il requiert une attention urgente et soutenue, car il n’est pas sans danger, il nourrit le populisme, écorne les valeurs démocratiques et touche toutes les générations.

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 10 juin 2016