ARTICLES ET ANALYSES

Mai 11, 2018

La liaison entre la géopolitique et les marchés d’actions n’a que rarement été consommée. Par Bertrand Jacquillat

Pour évaluer l’attractivité des marchés actions, les chroniqueurs boursiers se réfèrent à de nombreuses métriques, et d’abord leur niveau de valorisation. À cet égard ils soulignent depuis un certain temps que les PER des actions sont plus élevés que leur moyenne historique, qu’il s’agisse du multiple des bénéfices 2017 ou du forward PE des bénéfices 2018 ou encore du CAPE (Cyclical Adjusted PE) de Schiller. Ils en concluent que les marchés sont chers, même s’ils apparaissent à l’équilibre compte tenu du niveau de la prime de marché d’Associés en Finance proche de sa moyenne historique. Une fois ces fondements posés entrent en considération toutes sortes de conjectures, d’hypothèses et de scénarios économiques possibles qui peuvent affecter les prix des actions. Il peut s’agir de l’évolution à venir du prix de baril de pétrole, ou des taux d’intérêt, de la croissance du PIB au prochain semestre, de la parité de change euro/dollar, etc. Il en est un de nature purement qualitative qui est toujours présenté comme pouvant altérer les résultats des scénarios économiques présentés. C’est le risque géopolitique, toujours présent, même si sa nature change au fil du temps comme la couleur d’un caméléon. Il s’est manifesté récemment avec acuité compte tenu des relations internationales devenues compliquées et des foyers de risques nombreux et variés : conflit en Syrie, guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, accord nucléaire avec l’Iran que pourrait être renié par les Etats-Unis, armement nucléaire de la Corée du Nord, etc. Et pourtant les marchés d’actions ont à peine réagi lorsque Donald Trump et le leader Nord-Coréen Kim Jong Un se chamaillaient comme des gamins (sauf que les conséquences auraient pu être très graves) sur la dangerosité de leur armement nucléaire respectif. Et les nuages géopolitiques qui se sont amoncelés depuis le mois de février n’ont pas empêché les marchés actions de la zone euro d’afficher depuis une forte hausse de près de 8%. Lors de la conférence annuelle mondiale du Milken Institute qui s’est tenu à Beverly Hills à la fin du mois dernier Mary Callaghan Erdoes, CEO de la gestion d’actifs et de la banque privée de JP Morgan Asset Management, a prétendu que le seul évènement géopolitique qui ait eu une quelconque influence sur les marchés d’actions fut la guerre du Kippour entre Israël et les pays Arabes en 1973, qui conduira à un embargo sur le pétrole et une forte augmentation de son prix. Aucune invasion d’un territoire par la Russie ou les Etats-Unis n’ont eu depuis d’impact autre que minimal sur les marchés d’actions. Certains évènements géopolitiques peuvent avoir un impact négatif violent mais des effets positifs à plus longue échéance. Ainsi en va-t-il des attentats du 11 septembre 2011 qui ont entrainé une chute importante de Wall Street et la fermeture du marché pendant quelques jours, mais qui a été suivie d’un cycle haussier de plus de quatre ans à la suite de la guerre en Irak. Ainsi l’influence de la géopolitique sur les marchés d’actions est sans doute exagérée. Sauf que la politique peut affecter les marchés de manière plus subtile. Ainsi en va-t-il du populisme qui émerge dans de nombreux pays et qui pourrait se focaliser sur la technologie et conduire à une réglementation sévère des GAFA et autres FAANG. Celle-ci mettrait ainsi fin au monopole de fait que ces sociétés exercent dans le domaine du numérique et leur valorisation en serait fortement entamée. Mais ne serait-ce pas bénéfique sur un plan économique plus général et donc pour les marchés ? Il faut se méfier d’accorder trop d’importance aux phénomènes géopolitiques qui apparaissent souvent comme ressortant de l’émotionnel et de l’éphémère. Et heureusement d’ailleurs !

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 11 mai 2018