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Mar 16, 2017

Existe-t-il un moment opportun pour investir (désinvestir) ?. Par Bertrand Jacquillat

Cette question sous forme de périphrase, qui taraude les investisseurs depuis toujours, s’exprimerait plus simplement en anglais « Can you time the market ? ». Autrement dit, est-ce qu’il existe des circonstances où le marché apparaît tellement peu cher qu’il serait opportun d’y investir, ou inversement. C’est qu’investir ou désinvestir en bourse au moment opportun peut rapporter gros, du fait que les performances sur les actions sont très concentrées dans le temps. Javier Estrado de IESE Business school a estimé qu’au cours des 40 dernières années, les plus-values auraient été multipliées par deux si l’on avait évité d’être investi pendant les dix séances de bourse les pires. A l’inverse avoir été absent du marché les dix meilleures séances de bourse les aurait amputés de moitié. Mais pour profiter de telles situations, encore faut-il réunir un certain nombre de conditions, à commencer par un standard incontesté de mesure du degré de cherté d’un marché. Il en existe plusieurs utilisés à l’aune de leur moyenne historique : le PER anticipé, le CAPE de Schiller (Le PER ajusté du cycle et calculé sur les dix dernières années de bénéfice) ou encore la prime de marché, c’est-à-dire la différence entre le taux de rentabilité annuel anticipé des actions diminué du taux du Bund à 10 ans. C’est sur la base d’une telle référence qu’Associés en Finance avait conseillé de sortir des marchés actions dès le 1er semestre 2007 parce que cette prime était historiquement très faible, et à l’inverse d’y revenir dès décembre 2009 quand cette prime était devenue très élevée. Aujourd’hui l’attention se porte sur la cherté du marché américain, après qu’il ait enchaîné de manière quasiment ininterrompu une quinzaine de séances de hausse, la plus longue série depuis 1987, qui fut l’année du lundi noir du 19 octobre dont la baisse de près de 30% fut la plus élevée de toute l’histoire boursière américaine. Mais cette procédure d’allocation d’actifs ne va pas sans problème. Au niveau de la référence même, d’aucuns trouvent le marché américain correctement évalué si l’on enlève du calcul de son PER, le secteur pétrolier dont les bénéfices très déprimés gonfle « artificiellement » l’instrument de mesure. L’autre problème soulevé par de telles approches est qu’on ne peut en profiter qu’à l’aide d’un rétroviseur. C’est la conclusion à laquelle arrivent Dimson, Marsh et Staunton déjà cités dans cette même chronique la semaine dernière en testant dans vingt pays une stratégie d’entrée et de sortie des marchés d’actions en fonction du niveau relatif de rendement en dividende. Une telle stratégie aurait obtenu des résultats marginalement supérieurs à une stratégie passive d’achat conservation. C’est que de telles approches ne sont pas aussi mécaniques qu’elles en ont l’air. La dose d’intuition que leur utilisation requiert n’est pas donnée au premier venu qui a trop tendance à laisser-passer les périodes de rebond boursier. D’ailleurs plusieurs études ont montré que les épargnants obtenaient des performances significativement inférieures à cette des fonds mutuels dans lesquels ils étaient investis, tout simplement parce qu’ils entrent et sortent très souvent du marché à contre temps.

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 10 mars 2017