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Juin 1, 2018

Etre contrarian pour battre les marchés boursiers. Par Bertrand Jacquillat

C’est entendu, les marchés sont efficients, et il est pratiquement impossible de les battre, d’où le succès grandissant de la gestion passive que nous avons plusieurs fois évoquée dans ces chroniques. La gestion active n’est pas morte pour autant, et beaucoup de gérants sont à la recherche de poches d’inefficience leur permettant de surperformer. Il y a au moins deux possibilités pour ce faire : la première et la plus utilisée est celle qui recourt au data mining pour détecter des anomalies qui auraient été « gagnantes » par le passé. La littérature académique en a ainsi détecté plus de 450. Leur nombre élevé souligne leur diversité. Mais les résultats de stratégies d’investissement fondées sur de telles anomalies sont peu concluantes, et ce pour au moins deux raisons. La première c’est que la plupart de ces anomalies sont cycliques. Ainsi, les petites capitalisations boursières ont tendance à surperformer les grandes capitalisations boursières, mais ce n’est vrai qu’en moyenne. Il est des périodes où l’inverse se produit, et celles-ci peuvent être suffisamment longues pour décourager les gérants et surtout leurs clients qui seraient tentés de changer de gérant. La seconde raison ressort précisément des sources de l’efficience. Lorsqu’elles existent, de telles anomalies finissent par être découvertes par des investisseurs qui, en cherchant à les mettre à profit, les font tout simplement disparaître. La seconde approche pour tenter de surperformer les marchés est l’approche contrarian qui jouerait sur la peur ou l’euphorie et qui correspondrait par exemple à l’adage « Acheter au son du canon et vendre au son du violon ». C’est celle que nous avons déjà évoquée avec l’outil de la prime de marché d’Associés en Finance : acheter des actions quand celles-ci est élevée, c’est-à-dire en période où les actions rapportent en anticipé plus que les obligations, et s’en tenir à l’écart lorsque ce différentiel est faible. Plus facile à dire qu’à faire dans la mesure où l’indicateur de la prime de marché ne revêt des valeurs extrêmes conduisant à un signal clair que de manière parcimonieuse (1981, 1987, 2001, 2007, 2009, 2011). Cela devrait suffire à faire le bonheur des gérants, encore faudrait-il qu’ils soient patients. Une autre approche contrarian consiste à « jouer » sur la colère, qui est mauvaise conseillère en matière boursière. Cette approche recherche les sociétés délaissées parce qu’elles suscitent la colère pour des raisons diverses : l’atteinte à la vie privée (Facebook au mois d’avril avec la diffusion non autorisée des données personnelles de près de 100 millions de personnes à une société de conseil), la production et la vente d’armes à la suite d’attentats particulièrement odieux, les « sociétés du vice » qui produisent de l’alcool et du tabac, l’atteinte à l’environnement avec les sociétés énergétiques etc. Allié à Thomson Reuters, un gérant californien, Richard Peterson du groupe Market Psych a construit un indice formé des 20 sociétés provoquant le plus de colère voire de haine. Depuis 1999 et en modifiant la composition d’un tel portefeuille tous les mois, en fonction du contenu des réseaux sociaux, cette stratégie aurait multiplié la mise initiale par 22 (hors frais), à comparer avec 2.2 fois pour l’indice S&P’s américain. L’exercice donne des résultats analogues dans nombre d’autres pays, voire supérieurs comme en Afrique du Sud (60 fois la mise initiale). Il ne s’agit pas ici de data mining car les investisseurs seront toujours réticents à investir dans des sociétés que l’opinion publique et les réseaux sociaux détestent. Les GAFA et autres tech que sont Twitter et Facebook sont actuellement les sociétés les plus détestées sur les réseaux sociaux.

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 1 juin 2018