ARTICLES ET ANALYSES

Sep 23, 2016

Des taux d’intérêt négatifs pour « tondre » l’épargnant. Les gouvernements et les banques centrales font fi de 5000 ans d’histoire. Par Bertrand Jacquillat

Les gouvernements et les banques centrales sont en train de réécrire la règle financière fondamentale établie 3000 ans avant Jésus-Christ. Celle-ci établit que les épargnants doivent être rémunérés lorsqu’ils prêtent de l’argent. Cette règle semble abolie. Aujourd’hui et dans la plupart des pays ce sont les prêteurs qui paient pour avoir le privilège de confier leur épargne aux gouvernements, et même depuis peu aux entreprises. Car les principaux pays du monde occidental représentés au sein de l’OCDE ont réussi à faire baisser leurs taux d’intérêt non seulement à leurs plus bas historiques, mais au-delà même de zéro en territoire négatif. Aujourd’hui plus de 15 000 Mds € d’obligations publiques offrent des rendements actuariels inférieurs à zéro. Ils ont réussi cette prouesse alors même que la dette publique des Etats a atteint des niveaux records et que la croissance économique médiocre amoindrit la possibilité de la rembourser. Un tel environnement financier et économique rendrait normalement un tel débiteur plus risqué et commanderait un taux d’intérêt plus élevé pour compenser le risque supérieur qu’il représente. Au contraire, dans ce nouvel environnement économique, plus malsaine est la situation des finances publiques, et plus il leur est intéressant d’emprunter. Alors que la dette publique japonaise est supérieure à 200% au PIB japonais, le rendement des obligations publiques japonaises était encore tout récemment de – 0.06%. Une telle situation est sans précédent dans l’histoire. Dans leur monumentale « History of Interest Rates » Sydney Homer et Richard Sylla de New York University, identifient un seul cas de la sorte, les bons du Trésor américain émis en 1941 juste avant Pearl Harbour, mais cette anomalie n’en était pas vraiment une, car ceux-ci comportaient une caractéristique optionnelle. Sinon il n’est pas d’exemple de taux d’intérêt négatifs depuis 5000 ans. Alors que la dette publique accumulée dans le monde s’élève à 60 000 Mds$, en réalité celle-ci s’élève à plusieurs centaines de milliers de Mds$, si on y ajoute tous les autres engagements des Etats qui sont autant de charges budgétaires supplémentaires. Cela pousse les prix des actifs financiers risqués à des niveaux dangereux. Et cela agit in fine comme un frein à la croissance économique. Qui va investir avec confiance quand le prix du crédit présente une telle distorsion ? Les obligations n’ont donc jamais été aussi chères et cette bulle obligataire ne fait pas que des heureux, notamment les épargnants allemands qui le ressentent particulièrement. Mais en l’absence d’inflation et dans un environnement de croissance économique médiocre, peut-être la seule solution est-elle de « tondre » l’épargnant pour dégonfler le levier trop important accumulé au fil des ans par toutes les catégories d’emprunteurs.

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 23 septembre 2016