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Juin 3, 2016

Attention à la gouvernance autocratique qui s’installe dans la high tech de la Silicon Valley. Par Bertrand Jacquillat

Au cœur de la gestion d’une entreprise se trouve la gouvernance, en d’autres termes ceux qui exercent le contrôle sur l’entreprise et prennent les décisions majeures dans les domaines clés. La forme dominante est la gouvernance capitalistique, qui octroie le pouvoir de décision aux actionnaires. C’est une forme de démocratie, mais limitée dans la mesure où les pouvoirs des autres parties prenantes sont très circonscrits, qu’il s’agisse des clients, des fournisseurs, des salariés, etc… et il y a de bonnes raisons à cela. Mais certaines entreprises les plus en pointe de la Silicon Valley sont en train d’introduire des innovations qui transforment cette démocratie des actionnaires en une véritable autocratie. Facebook vient d’emprunter la même voie que Google en 2014 en ajoutant une troisième classe d’actions, les actions C à une structure actionnariale duale. Celle-ci permettait à Mark Zuckerberg d’exercer le contrôle de 60% des votes de la société avec les actions de classe B qu’il détenait et qui avaient dix fois plus de droits de vote que les actions A. Mais, comme Mark Zuckerberg a décidé de vendre ou transférer progressivement 99% de ses actions à des activités philanthropiques, le contrôle de fer qu’il exerçait sur la société risquait de s’émousser avec le passage du temps. L’annonce de cette modification de la structure actionnariale est intervenue à un moment très judicieusement choisi : en même temps que les profits annoncés étaient supérieures de 24% aux attentes, la plateforme a fait part d’une croissance phénoménale du nombre de ses utilisateurs, du temps qu’ils passent sur ses applications et par conséquent de ses revenus publicitaires. D’ailleurs le jour de l’annonce de cette modification de la gouvernance en faveur du maintien, quoi qu’il arrive, du contrôle de son fondateur sur la société, le cours des actions Facebook bondissait de 9%. Les actionnaires peuvent toujours voter avec leurs pieds et vendre leurs actions, s’ils sont en désaccord avec la stratégie et la gouvernance de leur entreprise, ce qu’ils n’ont manifestement pas fait. Certes, une structure de gouvernance qui empêche le public des actionnaires d’interférer avec les visions stratégiques de génie d’un Mark Zuckerberg peut avoir des avantages. Il est vrai que Google et Facebook sont des entreprises extrêmement performantes menées par des fondateurs et dirigeants considérés comme étant à l’apogée de leur excellence. Mais si  l’excellence de leurs visions stratégiques s’émousse, les actionnaires n’auront plus qu’une seule possibilité : voter avec leurs pieds. Attention, l’histoire économique des entreprises a connu pléthore de fondateurs et patrons stratèges dont la vision s’est émoussée, voire dévoyée au fil du temps.

Par Bertrand Jacquillat, « Nouvel Economiste » du 27 mai 2016